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VERNACULAIRE

Par CHEBAB Al Khalil
 

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Le mot vernaculaire qui provient du latin vernaculum est défini, selon Ivan Illich (dans son texte Valeurs vernaculaires, rédigé en 1980), comme étant tout ce qui est élevé, filé, cultivé ou fabriqué à la maison, par opposition à ce qui est obtenu par tout autre moyen (échange formel ou autres). La racine indo-germanique du terme désigne, quant à elle, tout ce qui implique « l´enracinement » ou le « domicile ». À Rome, cette définition restera inchangée ; le terme vernaculaire (utilisé depuis 500 ans avant J.- C. à 600 de notre ère) est donc toute valeur qui était domestique, et qu´on pouvait protéger et défendre contre autrui. Le mot pouvait désigner également des êtres vivants (humains, animaux et végétaux), Ivan Illich considère ainsi l´enfant de son esclave,

l´âne de sa propre bête et l´aliment venu du jardin comme des êtres vernaculaires.

 

Vers le premier siècle avant J.- C., la définition romaine va être utilisée pour désigner des concepts ou des notions qui ont les mêmes spécificités que citées précédemment (tout ce qui est cultivé sur sa propre terre). Ainsi, on trouve dans les ouvrages de Varron, l´utilisation du terme langage vernaculaire qui se définit comme un langage qui « est constitué des mots et structures cultivés sur la propre terre du locuteur, par opposition à ce qui est cultivé ailleurs et transporté ensuite ».

 

En sciences du vivant, le nom « vernaculaire » est le nom d´une espèce, utilisé dans le langage courant (contrairement au nom scientifique). Pour le domaine du patrimoine et de l ´architecture, un patrimoine vernaculaire désigne tous les dispositifs et éléments caractéristiques d´une culture locale à une époque donnée.

Il définit l´histoire du quotidien et des pratiques propres à une région et à ses habitant·e·s.  

 

L´architecture vernaculaire, loin des grands monuments, des palais, cathédrales, villas impériales et toutes formes sublimes est avant tout l´endroit que l´on construit et où l’on vit de manière régulière. Elle est déterminée non pas par des procédés techniques complexes de construction (dans un cadre temporel et géographique donné) mais par les êtres vivants qui l´ont conçue.

 

« Pour John Brinckerhoff Jackson [À la découverte du paysage vernaculaire, 1984], ce n’est pas la qualité naturelle ou historique intrinsèque, objective qui fait la valeur exceptionnelle d’un lieu. C’est un certain nombre d’événements qu’on y a vécus, et, pour ainsi, dire le « bon temps » qu’on y a passé » (Baseland, en ligne).

 

Le vernaculaire est donc ce qui s'invente et se transmet localement, s'apprend et se réalise par la coopération et l'entraide ; c'est un bricolage du réel forgeant le style d'une culture. Ainsi, ce mot définit un processus de transformation constante, un perpétuel renouvellement, en suivant un cycle d´apprentissage et d’innovation, d’expérimentation, d’observations et de réflexions, conceptualisations ainsi que des processus de transfert du savoir. De ce fait, le vernaculaire n´est que le résultat de la manière d´être qui se traduit dans l´architecture.

Ce sont les habitudes, les manières de faire, les cultures, les capacités de travail, les échanges entre communautés, les opportunités des matériaux et les énergies disponibles qui forment cette notion. 

 

En conséquence, le vernaculaire ne se limite pas au traditionnel, à l´ancien et aux procédés techniques ancestraux, mais c´est aussi des productions comme les bidonvilles, les favelas, les camps de fortune des réfugiés… 

Ainsi, pour Jean-Paul Loubes, dans son Traité d'architecture sauvage, manifeste pour une architecture située (2010), ce type   d´habitat dit « informel » qu´on peut qualifier également comme architecture vernaculaire contemporaine (contrairement à l´architecture de l’habitat « classique » savante) est qualifié par son attachement

à son territoire, ainsi que les valeurs uniques et traditions qui composent cette architecture.

 

Subséquemment, la maison vernaculaire est celle qui est située, construite à partir de matériaux locaux avec des procédés techniques simples qui permettent d´adapter le logement au climat, ainsi qu´aux exigences culturelles et respectant les modes d’habiter spécifiques (propre à soi). En d´autres termes, le vernaculaire est fortement lié à des notions qu´on retrouve très peu dans le modernisme actuel. L’architecture vernaculaire fait appel principalement aux circuits courts d´approvisionnement des matériaux, au troc, au sens de la communauté et à

l´entraide intergénérationnelle. Cette architecture vernaculaire populaire qui présente, selon Patrick Perez

(in Chopin, Delon, 2014), à la fois une économie de forme, de la matière, de l ´énergie et des savoirs, commence à se généraliser et à devenir de plus en plus le premier choix des habitant·e·s. Notamment dans la Guyane, où les habitant·e·s vont chercher un habitat auto-construit, bon marché, agréable et autonome contrairement à

l ´habitat « classique », jugé trop cher, déqualifiant et énergivore.

 

Pour conclure, le vernaculaire a longtemps été considéré par les architectes modernistes du 20ème siècle, comme obsolète, comme une architecture dépassée par les enjeux de la modernité, ou encore comme des ouvrages de formes esthétiques pittoresques en voie de disparition. Cependant, ces dernières décennies, on assiste à une véritable renaissance du vernaculaire, de par la réalisation d´ouvrages qui ont su répondre aux exigences des utilisateurs et utilisatrices tout en respectant les fondamentaux et l´essence de ce concept, citant comme exemple : les réalisations de l´architecte marocaine Salima Naji, telle que la maison de la maternité pour la commune rurale de Tissint, le musée du village d´Amtoudi ou encore le centre culturel des Ait Ouabelli ; ainsi que d´autres architectes peu connus du public international, à l´image de l´architecte chinois Wang Shu qui a reçu le prix Pritzker en 2012 pour son architecture réfléchie et respectueuse de la population et des savoir-faires ancestraux.

De ce fait, la définition de ce mot se transforme pour donner lieu à une nouvelle vision qui sépare cette notion des clichés touristiques et pittoresques qui l´entoure. 

 

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BIBLIOGRAPHIE

 

ILLICH Ivan, Valeurs vernaculaires, texte rédigé en 1980, non publié. Disponible sur : http://lanredec.free.fr/polis/Vernacular_tr.html 

 

KWASCHIN Sylvie, Le genre vernaculaire ou la nostalgie de la tradition. À propos d'Ivan Illich. Revue Philosophique de Louvain, IVème série, tome 89, n°81, 1991, pp. 63-83.

 

LOUBES Jean-Paul, Traité d'architecture sauvage, manifeste pour une architecture située, Editions du Sextant, Paris, 2010.

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PEREZ Patrick, 50 000 ans « de maisons pour rien » ou les leçons du vernaculaire, in : Chopin Julien et Delon Nicola (eds), Matière grise : matériaux, réemploi, architecture, Pavillon de l'Arsenal, Paris, 2014, pp.23-29.

 

SITOGRAPHIE

 

BASELAND [En ligne] Vernaculaire [site Web de l’agence de paysage « BASE », fondée en 2000 et qui traite des sujets de réflexions et de recherche. URL : https://www.baseland.fr/recherches/vernaculaire/ , consulté le 01 janvier 2021.

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