NOMMER LES ÊTRES, NOMMER LES LIEUX
INSOUCIANCE
Par TAILLEFERIE, Lisa
Le mot -insouciance- est un terme synonyme de légèreté et d’émerveillement, fréquemment associé à l’enfance et à la jeunesse. Pourtant avec l’abandon progressive de cette insouciance, apparaît un conditionnement social établi. La quête de l’insouciance, parfois désirée et recherchée à l’âge adulte, interroge l’idée d’une « nature-insouciante », de la « culture de l’insouciance » et les liens qui s’instaureraient entre insouciance et genre, tant pour les enfants que pour les adultes.
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Un être insouciant l’est, soit par « nature », soit par « choix ». L’étymologie du mot - insouciance - provient du latin "in-" introduisant la négation, et du latin "sollicitus" signifiant « souci » ; lui-même composé de « sollus » et de « citus » désignant « mu, mis en mouvement, poussé ». Dès le XVIIIe siècle, sa définition est spécifiée selon deux entrées. La première comme un « état », et l’autre comme un « caractère », celui d’un individu qui « ne se préoccupe pas et ne se soucie pas des choses ».
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La « nature-insouciante » s’exprime à travers le mouvement des corps dans l’espace, en totale et libre expression. D’après les études psychologiques et épistémologiques de Jean Piaget et de Heinz Warner, la prise en compte des frontières entre un intérieur et un extérieur durant la petite enfance sont minimes, et l’expérimentation de l’espace représente durant cette phase une unité indivisible. L’être insouciant ne semble ne faire qu’un avec son environnement proche ; ancré dans le moment présent.
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Le statut de l’enfant évolue selon les époques, néanmoins toujours en fonction du regard que les adultes portent sur eux. Thierry Paquot (2005) énonce que « rares sont désormais les moments où l’enfant est autonome, sans le contrôle d’un adulte, libre de rêvasser, de bricoler, de ne rien faire ou de préparer une quelconque bêtise ». Dès le XIIIe siècle, l’encyclopédiste Barthélemy l’Anglais, énonce qu’avant l’âge de sept ans, un enfant n’est pas en mesure d’être responsable et se doit d'être protégé. « Toujours dit-on que l'on doit protéger son enfant contre le feu et l'eau jusqu'à ce qu'il ait passé sept ans » (BNF, non daté). Ces “choses” dont il faut se soucier, sont pour le plus grand nombre, durant l’époque médiévale et l’Antiquité, la maladie, les accidents domestiques et la mort infantile dont l’enfant n’a a priori pas conscience de par la nature insouciante qu’on lui attribue.
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La « culture de l’insouciance », en tant que phase propre à l’enfance, interroge le regard de la société sur le statut de l’enfant. Charlotte Hardman, dans les années soixante-dix, place l’enfant comme acteur, et non plus comme ils sont souvent représentés « comme les simples spectateurs d’un monde adulte qu’ils assimilaient passivement » (Hardman 1973, citée dans Montgomery 2008b : 38).
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Se soucier ce n'est pas « ne plus être ignorant », mais c’est passer à un état de conscience plus élevé par l’apprentissage des codes donnés par des figures d’autorités et par l’expérience personnelle acquise. Avec l’abandon de l'insouciance se terminerait alors l’enfance, car l’enfant en grandissant apprend à se soucier de ces « choses » dont ils se préoccupent tout autant mais à un degré de conscience différent.
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Au regard de la société, un enfant ne peut a priori pas réaliser qu’il fait preuve d’insouciance car il ne se soucie pas de son propre rapport au corps dans l’espace. Selon l’âge et le genre, un conditionnement de l’insouciance est palpable, notamment à l’adolescence. Ainsi, la culture de l’insouciance est différenciée selon le genre. A la puberté, par exemple, la mobilité s’amenuise pour les jeunes filles. Ce phénomène a pour conséquence un apprentissage des normes et des codes sociaux différents (Haddak-Bayce, 2021 :7). Alors que le terme “Enfant” s’emploie dans les deux genres, le rapport au corps dans l’espace, des filles et des garçons, mais également des “jeunes” et des “vieux” est différent. Cet apprentissage se perpétue jusqu’à l’âge adulte dans les rapports de genre et sociétaux. Déjà à l’époque médiévale, l’enfance et cette période d’insouciance genrée pâtissait d’une vision ou la femme et l’enfant étaient considérés imparfaits au regard de “ l’homme adulte pour leur parole non contrôlée ” (Didier Lett, 2019 : 6). Le terme d’insouciance est paradoxal. Il peut être à la fois synonyme de légèreté tout comme de négligence, si les conséquences des actes de l’être qui les causes sont connues et mesurées par avance.
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L’insouciance est un regard sur le monde, qui nous permet d’expérimenter, de socialiser, d’être créatif. Perdre son insouciance c’est peut-être abandonner une part d’émerveillement, altéré par le conditionnement, les défis et les pressions rencontrées en grandissant.

BIBLIOGRAPHIE
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BUSCATTO Marie, « La culture, c'est (aussi) une question de genre », in : Octobre, Sylvie (éd.), Questions de genre, questions de culture. Paris, Ministère de la Culture, 2014, pp. 125-143. URL : https://www.cairn.info/questions-de-genre-questions-de-culture--9782111281561-page-125.htm
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GIRARD Marie-Pier, « Enfance », Anthropen le dictionnaire francophone d’anthropologie ancré dans le contemporain, 2019. DOI : https://doi.org/10.17184/eac.anthropen.109
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HADDAK-BAYCE Sophie (sous la direction de), Synthèse a’urba, « Regard sur l’espace public, Les enfants dans l’espace public, espace ludiques, ville pour tous », 2021, p. 4-7. URL : https://www.aurba.org/wpcontent/uploads/2022/02/aurba_AEP_enfantsEP.pdf
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LETT Didier, « La perception de l’enfance dans l’Antiquité et au Moyen Âge », Après-demain, 2019/1 (N ° 49, NF), p. 5-6. DOI : 10.3917/apdem.049.0005. URL : https://www.cairn.info/revue-apres-demain-2019-1-page-5.htm
SITOGRAPHIE (consultée entre le mois de mai et juin 2024)
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« L’enfance au Moyen Âge - Les âges de la vie », BNF, Dossier pédagogique. URL : https://www.google.fr/urlsa=i&url=http%3A%2F%2Fclasses.bnf.fr%2Fema%2F&psig=AOvVaw0kLKsMNrcRjndFORqm6EM&ust=1718669033125000&source=images&cd=vfe&opi=89978449&ved=0CAYQrpoMahcKEwiQ6pOcqGGAxUAAAAAHQAAAAAQBA
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DICTIONNAIRES
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Etymologie du mot « Insouciance », CNRTL. URL : https://www.cnrtl.fr/etymologie/insouciance
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« Insouciance », Dictionnaire de l’Académie Française, 9e édition. URL : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9I1493
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« Insouciance », lexique OrthographiQ. URL : https://www.orthographiq.com/blog/insouciance-lexique-orthographiq
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