NOMMER LES ÊTRES, NOMMER LES LIEUX
ARBRE
Par RIGAL, Mathilde
L’ARBRE AUX ENFANTS !
Peter Wohlleben présente les arbres comme des êtres vivants, capables de communiquer grâce aux odeurs, aux signaux électriques, à leurs racines. Ces échanges permettent le développement d’autres espèces, qu’elles soient animales comme végétales.

Les adultes ont peur de l’énergie des enfants, de leur liberté, de leur autonomie. Lorsqu’un enfant se hisse entre les branches d’un arbre, leur première pensée est « Il va tomber ».
Contraindre
Les arbres des villes subissent un stress. L’étroitesse des rues n’est pas en accord avec l’arbre et ses dimensions imposantes. Ses racines se heurtent aux bitumes imperméables, ses branches aux tronçonneuses. Le format du parc est la plus proche des représentations de la nature que les villes possèdent.
L’accès aux arbres, en ville est difficile. L’accès aux arbres par les enfants des villes l’est d’autant plus. En effet, les enfants des villes ne sont pas les bienvenus dans les espaces publics. Les pancartes sont explicites : « jeux de ballons interdits ». Les limites sont implicites : « trop bruyants ». Les rues sont trop dangereuses : « les voitures, les inconnus ». Ils leur restent ces zones qui leurs sont dédiées ; plus communément appelées « aires de jeux ».
Les voilà parqués dans des zones stériles, sécuritaires, où il est toujours d’usage de respecter les consignes (restriction d’âge, d’heure, de vêtements, de météo, d’accompagnateurs…). Les arbres les entourent souvent, pour offrir de l’ombre, ou se trouvent juste à côté pour parfumer une allée, dans le jardin du voisin pour ses fruits. Rares sont les arbres présents à l’intérieur de cette aire de jeux. Ses fruits salissent, ses branchent blessent. Néanmoins, cet être vivant invite les enfants à s’y hisser, à se mettre en danger.
Les arbres ne sont pas considérés comme des jeux sécuritaires. Ils sont hors d’atteinte des enfants.
Rendons la place des arbres dans l’apprentissage des enfants !
Grimper
Le modèle danois de l’école dans la forêt de la Skovbornehaven redonne toute sa place à la nature dans la pédagogie. Les études sont claires, le temps passé dans la nature est aussi bon pour le corps que pour l’esprit. La nature apaise et favorise l’attention. La découverte des éléments naturels (arbres, terres, insectes, vent, eau…) mais aussi explorer de façon libre, sentir, toucher, tomber sans peur sont autant d’expériences cruciales pour un enfant. Arpenter un terrain, les passages secrets, les recoins et les branchages sont des lieux d’apprentissages pour l’école danoise en extérieur. Les enfants découvrent les arbres qu’il est possible d’escalader, ceux dont la sève colle aux doigts, ceux qui abritent des fruits, ceux qui protègent du soleil et tous les autres qui coloreront leurs souvenirs d’école d’une teinte verte, orange, ou marron.
Pourtant, les écoliers sont des « enfants d’intérieurs ». En 2006, Lia Karsten et Willem van Vliet emploient ce terme pour désigner la nouvelle jeunesse. Il fait référence aux enfants placés sous l’œil omniprésent d’un adulte. Ils ne sont pas nécessairement en intérieur, mais plutôt continuellement à l’école, au judo, à la garderie, à la piscine, au théâtre… A ce constat s’ajoute l’ignorance de la sensibilisation à la nature. En effet, certains émettent un refus catégorique à l’idée de marcher pieds nus dans l’herbe, insistant sur le côté « dégoutant ». Cette aversion pour le végétal et la nature, touche l’arbre. Tout comme la terre qui l’entoure et ses feuilles mortes.
Réinstaurons donc les leçons qu’apportent les arbres aux enfants !
S’asseoir
Dès les années 1930, un architecte paysagiste danois Carl Theodor Sorensen imagine une nouvelle forme d’espace : les terrains d’aventures. Ces espaces d’activités libres sont destinés aux enfants afin de les sortir de la rue. Ils permettent le développement (intellectuel, manuel, corporel et affectif) de la personnalité de l’enfant. Au travers des arbres présents et des éléments trouvés sur place ou apportés (matériaux de récupérations, outils…) à leur attention, les terrains d’aventures éveillent la curiosité des enfants. Ces arbres -quand il y en a- sont libres d’accès, sans règles, ni contraintes.
De nos jours, ces espaces se font de plus en plus rares, la quête du zéro risque a conduit à la prolifération d’aires de jeux aux sols imperméables et mous. La nature y est absente, les arbres sont interdits. Ces éléments artificiels ne permettent pas à l’enfant d’expérimenter et de juger par lui-même des risques. Comme le souligne Thierry Paquot, « rares sont désormais les moments où l’enfant est autonome ».
S’il est aujourd’hui l’heure de la désimperméabilisations des sols, les aires de jeux sont le sujet de nombreuses recommandations et conseils de mise en œuvre. L’arbre, son écorce tapissée d’insectes, ses feuilles colorés et ses parfums font leur retour dans les cours de récréation. L’ombre qu’ils offrent, et les recoins cachés sont des terrains de jeux variés pour les enfants. Un endroit où il fait bon grandir.
Faisons alors société avec les arbres !
Construire
La cabane dans les arbres est un rêve d’enfant. Cela l’enchante généralement et l’émerveille. L’espoir fou de se percher au-dessus des grands, et de s’y cacher. Il est possible pour les adultes d’en acheter dans les magasins de jeux ou de bricolages ; voire d’en fabriquer une avec des outils. Il est même possible pour l’enfant d’imaginer sa cabane dans l’arbre puis de la construire.
Hélas, il faut pour cela un jardin, et au moins un arbre. Les enfants des villes sont rarement pourvus d’un tel privilège. L’arbre souvent banni des cours d’école, s’il est présent, il n’est pas question d’y faire sa cabane. Pourtant la cabane dans l’arbre, c’est l’occasion pour l’enfant de choisir quand se montrer, mais aussi à qui. C’est un espace hors de portée de l’adulte.
Takaharu Tezuka, architecte japonais de l’école Fuji Kindergarten de Tokyo place le bâtiment autour de l’arbre. Les troncs émergent dans les espaces de travail. Le feuillage protège la piste de course. Un ancien arbre devient un espace de jeu. Une structure composée de plateformes accompagne l’ascension des enfants. Les chutes ne sont pas impossibles, mais se limitent à des bras cassés. Ces jeux de niveaux sous, dans et autour de l’arbre permettent aux enfants de toucher, sentir, et de se nicher au milieu des branches.
Accueillons les arbres comme un peuple vivant !
Se souvenir
Au printemps, la senteur de l’arbre entoure les souvenirs d’enfance d’une odeur florale. L’enfant se souvient du parfum du tilleul, planté dans la cour. Lorsque le chant des oiseaux fait son retour au printemps, les bourgeons accompagnent le spectacle. Les odeurs des arbres en fleurs, les couleurs des feuilles nouvelles sont un terrain merveilleux sous lequel courir.
En été, le sucre des fruits gorgés d’eau donne la saveur si particulière d’une figue, souvenir de vacances. Les fruits mûrs pendent aux branches à la saison estivale. Ils sont bien souvent hors d’atteinte des petites mains. Ces objets de convoitise deviennent alors un jeu. Celui de s’en emparer, autant que de les manger. Il faut sauter à tour de rôle, essayer de se hisser par le tronc, remuer tant bien que mal une branche dans l’espoir d’en faire tomber quelques uns . L’ombre des larges feuilles vertes protègent les enfants cachés de la chaleur du soleil.
En automne, les feuilles recouvrent les sols en un camaïeu d’orange et de marrons, imprègnant cette période de ses teints caractéristiques. Courir au milieu des feuilles mortes dans la cour d’école, les lancer sur ses camarades, avant de reprendre sa course. Les tas de feuilles ramassées peuvent réceptionner des sauts en douceur. Elles accueillent le corps de l’enfant pour amortir sa chute.
En hiver, les branches dénuées de feuilles ne masquent plus les quelques rayons du soleil. La pluie qui tombe goutte sur les tiges fines de bois. La pluie révèle l’odeur du tronc. C’est l’heure de tourner autour de l’arbre, de courir et de s’enfuir, d’éviter le chat dans la cours de récréation. L’arbre ne cache plus l’enfant mais reste une barrière et un refuge dans la cour.
Incitons à la curiosité de l’enfant à travers le rythme de l’arbre !
Contempler
L’arbre continuera à grandir bien après que l’enfant soit devenu adulte. Il continuera d’étendre ses racines sous la terre et à fleurir chaque printemps pour d’autres enfants. Tout au long de sa croissance, l’arbre connaîtra les mains des enfants. Celles qui grattent la terre à son pied, celles qui jouent avec un bâton, celles qui se suspendent aux branches les plus basses.
Il leur montrera tour à tour différentes feuilles, différentes odeurs qui le caractérise, différents oiseaux, insectes et végétaux qu’il abrite. Il leur enseignera à prendre soin de la nature, à écouter ses changements, ses rythmes, ses souffrances. L’arbre les fera tomber plusieurs fois, pour leur donner la mesure des limites de leurs corps. Il les accueillera, les écoutera à chaque nouvelle étape de l’enfance.
BIBLIOGRAPHIE
Agence d’Urbanisme Rhône Avignon Vaucluse, « Les cours d’école : comment les renaturer ? », octobre 2021.
BOTH Anna, « « Pays de l’enfance », de Thierry Paquot : faire de la ville et de l’école un terrain d’aventures », Le Monde, février 2022.
DEFRANCE Bernard, « Compte rendu du livreL’Enfant dans la villede Colin Ward, Topophile. 2020, consulté en mai 2024. URL : https://topophile.net/savoir/lenfant-dans-la-ville-de-colin-ward/
FAUCHIER – DELAVIGNE Moina, « On a coupé les enfants de la nature », Le Monde, mai 2018.
GEORGES Clara, « Où sont passés les enfants des villes ? », Le Monde, septembre 2022.
PÊCHEUR Julie, « Des aires de jeux permissives pour des enfants plus libres », Le Monde, février 2015.
WAGNON Sylvain, « Nature à l’école : le temps est-il venu de faire classe en plein air ? », The conversation, août 2020.
WAGON Sylvain, PATRY Delphine, DEPOIL Mathieu, « Des terrains d’aventure pour redessiner la place des enfants en ville », The conversation, mai 2021.
WOHLLEBEN Peter, La vie secrète des arbres en BD, Paris : Les Arènes, 2017.
WORMSER Roxane, « Compte rendu du livre La ville des enfants. Pour une [r]évolution urbaine de Francesco Tonucci », Topophile,2020, consulté en mai 2024, URL : https://topophile.net/savoir/la-ville-des-enfants-pour-une-revolution-urbaine-de-francesco-tonucci/
CONFÉRENCE
CLEMENT Gilles, MURE Véronique, « L’arbre en ville », conférence, novembre 2023, Société des Architectes, Marseille.
SOURCE IMAGE :
https://www.pexels.com/fr-fr/photo/jouer-arbre-jeune-enfance-7671303/